TRIPPLE DRIBBLE






MONTREAL



2015 – Projet collaboratif et performance | Fonderie Darling, Montréal | 130″

En collaboration avec les joueurs Maude Bernier-Chabot D’amour, Benoit Meilleur, Ka Ming Yuen, Hugo Martorell, Dvir Cahana, Théo Salin, Mohamed Diarra, Peter Keryakes, Silas da graçia, Drew Picklyk, Serigne sall, Elie Sleiman, Sylvain Martet, Jeremy Noumen ; les arbitres Kenzo, Yency Talbot ainsi que le commentateur Pascal Jobin.

Just do it  consiste à revisiter un jeu de basketball. Pour la première version de la performance, j’ai travaillé en étroite collaboration, pendant 6 mois, avec une équipe de basketball de Montréal, pour explorer, au sein même du jeu, une forme de communication entre les deux disciplines du basketball et de l’art visuel afin que celles-ci aient une répercussion en continu l’une sur l’autre pour ainsi déstabiliser et réévaluer leurs fonctionnements respectifs et y établir de nouvelles règles. L’objectif fut de réussir à dénuer le jeu de certaines de ses conventions tout en y préservant la tension nécessaire pour maintenir les joueurs dans la motivation, ce qui implique de jouer de son meilleur, de jouer pour gagner.

Règle instaurée
En réaction aux actions des joueurs, je pose des objets sur le terrain. Soit un panier marqué = 1 objet déposé à l’endroit du tir.

Les objets ont été récoltés dans le lieu d’exposition de la Fonderie Darling et transformés de façonà répondre aux normes de sécurité imposées par les joueurs ( hauteur minimale, protection des angles). Au fur et à mesure du jeu, une composition progressive d’objets crée de nouvelles lignes «signalétique» au sein du jeu. Conçue de la même façon que l’ écriture à contrainte de l’ Oulipo, des objets-obstacles deviennent scénario, instruction, guide, venant modifier les règles du jeu et ainsi brouiller les repères et les stratégies des joueurs. Cette règle du jeu commune instaure des détournements croisés entre les règles du basketball et les conventions d’une exposition afin d’établir un mariage critique entre les deux milieux. À la façon d’un spectacle, la performance vient détourner la passivité du spectateur en lui faisant vivre la performance. L’ambiguïté des frontières entre l’art et le sport me permet d’opérer des allers retours entre ironie et authenticité, c’est à dire faire de l’art un jeu sportif ou utiliser l’authenticité du sport pour créer un contexte de jeu pour créer l’oeuvre d’art. Le sérieux et la dérision permettent d’opérer constamment une distance critique des deux domaines permettant de déstabiliser et de réévaluer leur statut pour mieux les interroger.
La construction de la forme de l’oeuvre est ainsi pensée dans un processus de correspondance entre les joueurs de basket et moi, artiste. Elle est travaillée de telle sorte que les relations humaines soient débarrassées de rapports hiérarchiques et de domination, bousculant ainsi la façon dont les joueurs ont l’habitude de collaborer et de s’affronter au sein d’un jeu de basketball. Tel un chorégraphe ou metteur en scène tour à tour actif et passif incitant les joueurs à adopter une attitude puis à les laisser improviser, ce système me permet de mettre en place un espace d’échange et ainsi de produire des configurations sociales en partie imprévisibles : une « esthétique relationnelle mobile ». Cette action d’échange entre le milieu du sport et de l’art permet à chacun de devenir tantôt acteur tantôt scénariste du jeu : un mouvement obligeant à réévaluer continuellement ses connaissance du terrain et du jeu, ses stratégies, ses repères et ses rôles. Ainsi, pendant les entraînements et au sein même du jeu, les acteurs (joueurs, artiste, arbitre, commentateur) doivent adapter leurs pratiques aux nouveaux changements et se servir des bousculements comme des outils pour créer de nouvelles formes.
Je vois ce modèle de jeu ayant été crée à Montréal, comme une partition ouverte à l’interprétation et aux déclinaisons. Il invente sa propre logique et ses propres codes selon des paramètres extérieurs (contexte, équipe, lieu du jeu) dans une logique de modèles rejouables à l’infini.








VAL DE MARNE



2018 – Projet collaboratif et performance | 130’’
En collaboration avec Cécile Bouffard
& les joueurs Allan Youssouf, Assia Verhoeven,Carole Marchand, Esteban Drouet, Fafadi Tossou, Frederic Matime, Julien Lim, Kalvine Drame, Lalia Chaouch, Malaurie Fenelus, Melody Caule le Roy, Miradi, Onitsoa Razafindramamba, Philippe Dong, Sacha Urgin, Yamina Achiche, Yanis Aitlamine ; et les arbitres Camille Takhedmit et Serine Khouildi ainsi que les commentateurs sportifs Jamil Rouissi, Christophe Denis et Erwan Abautret

Projet produit par le jury des réalisations particulières du Val de Marne, la galerie Fernand Léger (Ivry-sur-seine), la galerie Jean-Collet (Vitry-sur-Seine)

Dans le VAL DE MARNE, nous avons situé la recherche sur l’ensemble du département et plus spécifiquement dans les villes d’Ivry et de Vitry. Le projet s’est construit en collaboration avec des joueuses et joueurs de l’ association École de la rue et de l’USI basket, club de basket feminin d’Ivry. À partir de la règle mise en place à Montréal, nous avons déterminé des types de formes de sculptures en fonction des zones de tirs, de l’identité de chaque joueurs et de l’équipe. Ces sculptures nous ont amenées à restructurer les règles au sein des quarts-temps du match. Ces modifications ont été conçues pour permettre à cette nouvelle équipe de jouer ensemble : elles rendent possible les rapports entre les différents âges, niveaux et le rapport homme-femme sur le terrain. Cette recherche a donné lieu à deux matchs : sur la place Voltaire à Ivry-sur-Seine et sur la dalle Robespierre à Vitry-sur-Seine.





Place Voltaire, Ivry-sur-Seine








Dalle Robespierre, Vitry-sur-Seine



Tripple Dribble 2018
Performance, 130’’





Tripple Dribble 2018
Sculpture, bois, peinture, tissu
Formats variables





Règles du jeu



Quart temps 1 : une sculpture est placée à chaque panier marqué à l’endroit du tir
Quart temps 2 : chaque joueur qui marque un panier peut déplacer un volume sur le terrain
Mi-temps : 5 minutes
Quart temps 3 : les équipes joueront avec les obstacles créent par l’équipe adverse. Si il reste des sculptures à placer on reprend la règle du premier quart temps.
Quart temps 4 : À chaque panier marqué, le joueur ôte une sculpture de sa zone d’attaque vers la zone de défense.

Fin de ce quart temps : prolongation si il n’y a pas au minimum 4 points d’écart. Si c’est le cas sur chaque panier marqué, l’équipe qui marque a le droit d’ôter une sculpture du terrain.

Les arbitres peuvent imposer des obstacles sur le terrain à partir de la deuxième mi-temps.





Publication


Intervention : Jean-Marc Huitorel, critique d’art, Cécile Bouffard, artiste, Julia Borderie
Animation et Interview : Flore Di Sciullo
Chronique: Élodie Hervier
Réalisation : Lorna Bhi et Élodie Hervier


  • Belle lutte au rebondi

Quand j’étais adolescente, au collège, le basket était un aimable chemin de croix. La balle était sale de tous les côtés et les maillots sentaient la sueur. Je n’ai jamais mis un panier ni empêché quoi que ce soit d’arriver, car d’ailleurs j’avais du mal à me rappeler à qui envoyer la balle si jamais je réussissais à l’avoir en main. Je regardais les marquages au sol comme des géoglyphes illisibles et mystérieux, ne distinguant pas ceux qui relevaient du terrain de foot, du terrain de handball ou de basket. J’étais la fille qui traîne mollement.

Devenir spectatrice, prendre des notes comme je le ferais dans une exposition ou un atelier d’artiste, c’est évidemment changer de point de vue.

Quelques remarques sur les personnages :

Les joueurs et les joueuses ont revêtu des maillots rouge et noir, et pour ma plus grande peine je n’ai à aucun moment réussi à savoir qui était avec qui. Les deux arbitres ont des cheveux d’un noir très brillant, avec des queues de cheval basses. Je cherche pendant un mois le tableau dont elles paraissent sorties, persuadée d’y avoir vu un Ingres alors qu’il s’agit de Fleur des champs (1845) de Louis Janmot, au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Peut-être s’amuseraient-elles d’être comparées, elles qui sont en constant mouvement sur le terrain, à cette muse aux bras indolents, noyée dans les fleurs sauvages. Elles gardent le sifflet à la bouche, imperturbables, et leurs gestes des mains – pour moi indéchiffrables – sont précis comme ceux d’une dentellière. Les commentateurs ne s’arrêtent jamais : c’est un all-over de voix, il ne faut laisser aucun blanc, le silence n’est pas une valeur en soi. J’aimerais parfois entendre davantage le chuintement des baskets sur le bitume comme des couinements de chatons affamés. Le dernier personnage, c’est le vent : il fait s’envoler les structures, il s’amuse à générer des larsens, il crée de petits tourbillons de feuilles mortes, de poussière et de pailles en plastique de Capri-Sun.

Un homme s’assied à côté de moi. Visiblement, il passait par là. Il jauge le terrain, les joueurs et les joueuses, jette de temps à autre un œil sur les résultats, puis se lance : « Non mais ! Dis donc ! C’est pas possible de garder autant la balle ! » assène-t-il en direction d’un joueur qu’il juge quelque peu égoïste. Il reste là sept ou dix minutes, peste encore sans animosité puis s’en va comme il était arrivé.

Le groupe de gamins du banc voisin sont d’excellents spectateurs : pour une raison inconnue, ils sont très vite acquis à la cause des rouges. Il y a du trémoussement dans l’air. Ils miment la douleur lorsque les noirs marquent, se prennent la tête dans les mains ou sautent de joie en hurlant lorsque les rouges reprennent la main, scandent des noms en chœur. Par charité, je décide de soutenir l’équipe noire.  

Je note quelques phrases des commentateurs : il y a une « équipe plus axée sur le jeu demi-terrain », « un avaleur d’espace », « de la revanche dans l’air », « une belle lutte au rebondi ». Aux « jeunes gens », on recommande de « créer du mouvement ».

Du côté des sportifs, c’est plus laconique, mais surtout répétitif : « Tire ! Mais tire ! », « À nous, à nous ! » « Là, là ! », ou « Encore ! Encore ! ». Les bras sont levés, il ne faut pas se toucher, c’est toute une petite mécanique de l’empêchement qui se met en place.

On dit bien patinage artistique, pourrait-on inventer le basket-ball gracieux ?

Proposition d’arbitres : Marie Cool et Béatrice Balcou, pour la précision des gestes.

Proposition de commentateurs : Ben Vautier, pour le all-over ; Joseph Beuys, pour les punchlines ; Esther Ferrer, pour l’humour.

Proposition pour la conception des maillots : Bridget Riley, Yaacov Agam.

Proposition de nouveaux sports collectifs : match de volley dans Clara-Clara de Richard Serra, rugby avec Tête de muse endormie de Constantin Brancusi, hockey sur glace avec des Giacometti.

Je souhaite vraiment m’excuser. Au terme du match je ne savais pas qui avait gagné.

Camille Paulhan